RAPPEL A L‘ORDRE EPISTEMIQUE #2 (Sur une hypothèse et des querelles).

Donc, en résumé du Rappel #1 :

1. Il n’y a pas de consensus pour expliquer le dimorphisme sexuel de la stature chez l’humain (DSSH)
2. Les biologistes ne parlent quasiment pas de l’hypothèse de Touraille (HT) et la considèrent peu.
3. HT n’est pas a priori hors des clous, même si elle est peu corroborée.

Concernant (1) : L’originalité de HT n’est pas de dénoncer la main mise éternelle sur la nourriture par les hommes au détriment des femmes — ce qui serait grotesque — mais de mettre au centre de la formulation du problème du dimorphisme de stature un fait périphérique dans la plupart des explications du dimorphisme, à savoir le taux élevé de mortalité en couches, un taux dû à la taille relativement grande du crâne du nouveau-né par rapport au bassin de la femme. Cela semblerait constituer une pression de sélection en faveur de grands bassins donc de grandes femmes, ce qui visiblement n’a pas eu lieu: pourquoi ? HT répond à cela.
Il s’agit donc avant tout d’un déplacement dans l’objet de l’explication (“explanadum”, en langage de philosophie des sciences), et cela rend HT statistiquement marginale par rapport à beaucoup d’explications proposées (même si au sens strict ces explications ne font pas consensus). Ce déplacement n’était pas inouï: le rôle de la mort en couches dans DSSH est toutefois discuté par les biologistes depuis 2000, comme le font Gueguan et al. [1] ; et une hypothèse proche de celle de Touraille avait été proposée par Holden and Mace en anthropologie physique (1999) [2]. On peut penser que c’est là, cette taille ‘trop’ petite des femmes pour un accouchement optimal — une énigme intéressante, même si l’explication qu’avance HT (l’apport nutritif différencié, induisant une pression de sélection) ne convainc pas. On peut aussi penser que des théories existantes (de sélection sexuelle pour la taille des hommes, ou la taille des femmes) expliquent cela collatéralement, sans besoin d’hypothèse supplémentaire. Dans tous les cas, le fait d’un hypothétique consensus sur l’explication de la différence de taille ne réglerait pas tout puisque l’explanandum, ici, est décalé.

Concernant (3) : beaucoup d’hypothèses dites de psychologie évolutionniste (EP, ici) ne sont pas très corroborées non plus (pour une raison assez simple liée au manque de données). De manière plus générale, HT est adaptationniste (elle explique par la sélection naturelle), comme les hypothèses EP, et toutes ces conceptions souffrent des mêmes problèmes de corroboration que les hypothèses adaptationnistes en général. Je ne dis pas que celles-ci sont infalsifiables ou fantaisistes, mais je rappelle qu’établir incontestablement une hypothèse adaptationniste de type « X est ici car il a été sélectionné parce qu’il produit l’effet Y » est relativement exigeant : dans l’idéal, on devrait fournir des données écologiques, génétiques et phylogénétiques pour démontrer sa thèse. Les données écologiques concernant la vie au Pléistocène — période où les adaptations caractéristiques de notre espèce sont censées avoir émergé — sont évidement rares; voir les tribus éloignées comme substituts de ces données est compréhensible, mais peu fiable, malgré les efforts de HT et EP.

Concernant (2) : Que ‘les biologistes’ dans un champ discutent beaucoup ou peu une hypothèse peut avoir des raisons épistémiques, comme par exemple, le fort ou faible degré de corroboration de ladite hypothèse. Néanmoins 50 ans de STS nous ont appris qu’il y a aussi, souvent, des raisons non épistémiques : renommée de l’auteur ou de son labo; poids idéologique de l’hypothèse; capacité de l’hypothèse à attirer l’attention [3], et même intérêt des journaux grand public [4].
Certes, il est plausible de soutenir que l’hypothèse devrait être discutée, ou délaissée, uniquement en raison de raisons épistémiques; et que si ce n’est pas le cas, cela résulte précisément de raisons non épistémiques, lesquelles ne sont pas pertinentes en science. Ceci ne préjuge d’ailleurs en rien de ce qu’il en est dans le cas de HT.
Toutefois, la question philosophique délicate est alors la différence entre les raisons épistémiques et non épistémiques. Il n’est pas certain qu’elles puissent être totalement distinguées. Ainsi, les pragmatistes, tenants d’un courant philosophique tout à fait honorable, pensent qu’il n’existe pas en principe de démarcation entre raisons épistémiques et non épistémiques de considérer une hypothèse sérieusement (ou de la considérer plus sérieusement que les autres).
Mais si les raisons épistémiques ne sont en réalité pas démêlables des raisons non épistémiques, la situation de HT — une hypothèse sérieuse mais délaissée — devient encore moins claire : s’agit-il d’un scandale idéologique qui doit être dénoncé ? Ou bien du cours normal de la biologie, une science bon an mal an bien ficelée ? Le fait que des raisons non épistémiques expliquent apparemment son délaissement par les biologistes comme sa valorisation chez des anthropologues plus culturalistes n’impliquerait en effet rien quant à ce qu’on doit raisonnablement en faire.

Cette affaire de distinction ou de frontière et une question ouverte et très difficile, il serait pour le coup téméraire de s’y aventurer pour traiter ce débat. Ce qui veut dire en tout cas que le simple fait (2) ne suffit pas pour dire qu’il est légitime de ne pas s’intéresser à HT. (Sauf à avoir un argument dirimant pour montrer d’une part que les raisons épistémiques sont étanches aux raisons non épistémiques, donc qu’on s’intéresse seulement à HT pour des raisons non épistémiques, et d’autre part que le désintérêt des biologistes pour HT est, comme il doit l’être, motivé par des raisons purement épistémiques. Mais cela me semble encore plus ardu à trouver qu’une explication satisfaisante de DSSH.)

« Du consensus » (pour clore ce rappel).

Le ‘consensus’ en biologie et même en sciences, est une notion délicate. C’est un fait que la science se stabilise régulièrement autour d’hypothèses très corroborées, et de théories comme matrices permettant de formuler des hypothèses corroborables, et cette stabilisation prend souvent la forme du consensus. Ceci dit, il y a de nombreuses manières d’évaluer un consensus, car il ne s’agit pas juste d’un vote [5]. De plus, l’existence d’un consensus ne signifie jamais que celui-ci va durer, ou même qu’il faille méthodologiquement s’y tenir.
Plus spécifiquement dans notre cas, il n’est pas anodin de remarquer qu’assez souvent, à rebours de notre intuition, dans un article scientifique la référence au consensus (souvent désigné par le terme consacré ‘received view’) est d’un point de vue rhétorique plutôt négative :

“Soit A la ‘received view’. A n’explique pas ou mal p, q et r. Or il me semble que mon hypothèse alternative B est meilleure que A pour expliquer p, q et r.“

Ce type de formulation dans un article est banal; on peut d’ailleurs au besoin donner l’impression qu’il existe un consensus plus fort qu’en réalité, construire en quelque sorte cette ‘received view’ afin de justifier son hypothèse. Quiconque est familier des récents débats sur la synthèse moderne connaît bien ça. C’est d’ailleurs aussi selon cet usage que Priscille Touraille parle de consensus.
Ainsi, dans l’écriture scientifique, la référence au consensus n’est pas forcément positive, de sorte qu’en appeler à un consensus existant pour discréditer une hypothèse n’est pas inconditionnellement une stratégie très recevable.

[1] Gueguan JF, Theriokhin A, Thomas F “ Human fertility variation, size-related obstetrical performance and the evolution of sexual stature dimorphism“ Proc. R. Soc. Lond. B (2000) 267, 2529

[2] Holden, C. & Mace, R. 1999 Sexual dimorphism in stature and women’s work: a phylogenetic cross-cultural analysis. Am. J. Phys. Anthropol. 110, 27. L’hypothèse est dite “women’s work hypothesis”. Guegan et al (2000) la rejettent. Déjà en 2000, un sociologue des sciences pourrait s’intéresser au différend disciplinaire ici.

[3] Surtout aujourd’hui où la compétition pour les postes et les financements est si terrible que les chercheurs sont incités à vendre leurs orteils et ceux de leurs enfants pour avoir des (miettes de) budgets ANR.

[4] En biologie, on peut vérifier cela en comparant l’écho grand public d’une hypothèse sur la taxonomie des échidnés, et d’une hypothèse sur la capacité différentielle des femmes à reconnaître les sentiments ou les « bons gènes ».

[5] On peut par exemple pondérer les ‘voix’ des chercheurs par leur proximité avec le noyau du sujet, ou bien par principe sous-évaluer les ‘avis’ extrêmes, ou bien compter différemment les voix des chercheurs dont la tendance est plutôt ‘consensuelle’ et ceux dont la tendance est plutôt ‘exploratrice’, etc. Toutes ces options existent dans la littérature, par exemple les discussions sur « l’agrégation de croyances » en épistémologie sociale.

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Philosophe, CNRS. Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (Paris I Sorbonne). Site pro: www.philippehuneman.wordpress.com

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