Alabama Song (au Figaro)

La Une a déjà fait parler; les sectateurs du « camp du bien », comme on les appelle dans l’autre, se sont curieusement indignés d’un titre qui dénonce l’antiracisme et le décolonialisme comme des dangereuses dérives, aux côtés de tout ce qui n’est pas l’hétérosexualité — le colonialisme et le racisme étant, faut-il donc entendre, le cours louable et naturel des choses.
Mais foin de ces controverses: j’ai lu le dossier du Figaro Magazine qu’elle annonce, sobrement intitulé : « Comment on endoctrine nos enfants. Anti-racisme, idéologie LGBT, décolonialisme… Enquête sur une dérive bien organisée ».

Ainsi donc se présente l’affaire dans dans le principal article sur l’« endoctrinement » : « Ils sont blancs, noirs, maghrébins, asiatiques, mais pour [S., une lycéenne] comme pour eux, la différence n’a jamais été sujet de débat ni un problème; Jusqu’à ce fameux cours d’éducation morale et civique intitulé « Le racisme anti-blanc existe-t-il? » Une question qui n’en était pas une, selon la lycéenne, tant l’enseignante a verrouillé les échanges pour imposer sa réponse. Les élèves sont été invités à se définir comme « racisés » et « non-racisés » (…) Une véritable initiation à la sémantique décoloniale. « Ce cours a tout changé dans la classe, affirme S. Nous nous entendions bien, il y avait de la solidarité de la bienveillance (..) Mais certains ont commencé à se voir comme des victimes de racisme, ne parler que de cela. (…) Il y avait les Blancs accusés de racisme et les ‘basanés’ de la classe qui ne parlaient que d’esclavage, de colonialisme, d’inégalité. » Ce cours (..) a installé un climat de haine, transformé en victimes certains de mes camarades qui allaient très bien jusque là. »

En 2009, par les hasards des voyages académiques, je me trouvais à Birmingham, Alabama. Cet État fut l’un des derniers endroits à abolir la ségrégation, à autoriser les mariages mixtes, défaire les séparations spatiales entre Noirs et Blancs. Je crois me rappeler que les dernières dispositions légales à ce sujet y furent abolies dans les années 1980 ou 90. Un musée est là-bas consacré à cette question ; il expose les étapes de la déségrégation, accumulant images d’époque, interviews, extraits radiophoniques et petits films.
Dans ce contexte, on s’attend bien sûr au déferlement de clichés racistes, à la bonne consciences des Blancs incapables de se rendre compte de ce qu’ils font sur leurs terres depuis plus d’un siècle — et on n’est pas déçu. On mesure ici la résistance à accepter qu’un monde fondé sur l’injustice qui nous profite doive disparaître. Mais, plus inédit, on y voit une dame visiblement bourgeoise, une cinquantaine ou soixantaine d’années — une boumeuse avant la lettre, dirait-on — , sympathique et ouverte à la discussion, commenter ce tournant des droits civiques : les Noirs , avant, dit-elle étaient joyeux. Ils chantaient, ils dansaient dans la rue — puisque, c’est bien connu, le Noir ne pense pas mais a le rythme dans la peau. Il sait aussi courir, et tant mieux pour lui (parce que le ku klux klan), mais réfléchir, on ne devrait pas le lui demander. Il faut alors comprendre pourquoi les Noirs — qui, par eux-mêmes, n’eussent pensé à rien — ne chantent plus : c’est sans doute, conclut la dame, à cause des Blancs. Pas n’importe lesquels bien sûr: ces blancs venus du Nord (du pays), qui se veulent investis d‘une mission, qui croient être le ‘camp du Bien’ (l’expression aurait fait fureur à l’époque et chez ces gens), et parcourent le Sud heureux et authentique en semant, non pas la désolation, mais ses germes, à savoir ces idées délétères plantées dans la tête des Noirs, selon lesquelles ils seraient infortunés, exploités, opprimés, alors que cela ne leur était jamais apparu comme tel. Leurs cerveaux ainsi lavés, leurs croyances traditionnelles — la musique, Dieu, l’amour de leurs corvées et de la canne à sucre — magiquement effacées, les Noirs se retrouvent dans le marasme de qui ne peut plus se fier à rien, et ne voit plus à son existence de direction — ladite direction étant naturellement prescrite par le (bon) Blanc (du Sud). Son chant s’éteint, sa joie de vivre disparaît. Il est alors disponible pour toutes les horreurs que ces autres Blancs méphistophéliques l’inciteront à faire : manifester, casser des carreaux, détruire des installations publiques; ou, simplement, ne pas travailler, ne pas aller travailler en souriant, ne pas sourire. Et s’imaginer des choses absurdes, comme des enfants qui iraient un jour à l’école ou à l’université — pensez-y ! ils ne pensent pas ! -, progresser socialement, obtenir cette reconnaissance que les Blancs s’accordent à s‘accorder l’un à l’autre.
Et ainsi l’American Civil Liberties Union, faite de Blancs du Nord, probablement pas toujours très chrétiens ni très hétérosexuels, a tourné la tête à nos Noirs, si bien qu’à partir de là, au lieu de naturellement défendre ce statu quo dans lequel leur existence se trouvait cadrée, réglée, déterminée de toute éternité par la nature et Dieu (par le truchement du Blanc), le Noir s’est mis à vouloir autre chose. De façon totalement contre-nature, certes, mais maintenant, malheureusement, sans espoir de retour, le Noir s’est mis lui aussi à vouloir la justice sociale, ce fléau.

Voilà ce qu’on voyait dans le musée de Birmingham, Alabama. Et voilà donc ce que, en novembre 2021, j’ai lu dans le Figaro Magazine, au sujet de l’école publique française, de ses ‘dérives’, de ces agitateurs probablement venus du 10ème arrondissement vegan qui emplissent les têtes de nos Arabes et de nos Noirs d’idées saugrenues comme quoi ils seraient victimes de quelque chose, ils seraient discriminés, ils éprouveraient une sorte d’injustice, alors que, hormis les quelques «bavures» dues à des fonctionnaires de polices indignes («mais qui peuvent pleuvoir sur n’importe qui ces bavures ma bonne dame! Tous les fonctionnaires ne sauraient être parfaits : j’ai même connu une chapelière victime d’un contrôle fiscal indu»), nous les caressons et les choyons depuis toujours, nous leur faisons une vie.
J’ai donc vu, en France, en 2021, malgré les différences bien connues de contexte et d’histoire, la même dénonciation de l’ingratitude de ces sous-hommes et de ces sous-femmes que dans le Sud des confédérés et des plantations; j’ai vu, avant tout, la délégitimation de leur colère ou de leur révolte par la dénonciation d’agents extérieurs, d’anticorps idéologiques, des attaques d’un corps étranger corrosif, infectieux, finalement acharné à dissoudre la beauté du vivre-ensemble, à la salir par les vilains mots de colonialisme, de racisme, de privilèges qui, nous le savons bien, relèvent d’un autre temps, d’un autre monde, l’Amérique des yankees esclavagistes peut-être — mais pas chez nous, pas de chez nous, pas de ça chez nous. « Dans notre classe, poursuit l’article du Fig Mag en donnant supposément la parole à la lycéenne S., rien n’a été comme avant après ça. La prof a changé d’établissement l’année suivante ». Telle, soixante ans plus tôt, ces agitateurs venus du Nord pour empoisonner les Noirs du Sud, elle est partie instiller la haine ailleurs, et ailleurs encore.

En 1960, en Alabama, le Noir ne chantait plus sa chanson, et ce silence était aussi le son de la justice en marche. En 2021, en France, on nous ressort la même chanson que celle du Blanc effaré d’alors, et j’ignore ce que cela annonce exactement, mais je sais que le camp du mal s’en réjouira.

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Philosophe, CNRS. Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (Paris I Sorbonne). Site pro: www.philippehuneman.wordpress.com

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Philippe Huneman

Philippe Huneman

Philosophe, CNRS. Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (Paris I Sorbonne). Site pro: www.philippehuneman.wordpress.com

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